Il faut s’imaginer les vieilles maisons, le plancher lustré des siècles durant, les chaises dures au dos et les caves pleines de fantômes… L’odeur du bois partout, les costumes par centaines entassés au grenier, les mots maudits et les couleurs à bannir! Il faut se l’imaginer comme ça – et puis l’oublier ! Les vieilles maisons, c’est un bobard de comédien pour faire rêver le public et laisser place au « willing suspension of disbelief » de Coleridge. Ça se voit beaucoup dans les films, de moins en moins dans la réalité. Comme Pleyel, par exemple, qui fera bientôt place à la Philharmonie de Paris.
Ce qu’on y perd, c’est la tradition, le «fait-main» et le soin des petites choses, remplacé par les normes et les consignes de sécurité. Mais les vieilles maisons craquent de toutes parts : le théâtre de Trèves, qui accueille l’orchestre local, n’a que des catacombes et les sous-escaliers pour stocker chaises, grosses caisses et pots de peinture. On hésite à parler de débarras… A Paris, à la salle Favart de l’Opéra Comique, le stockage se fait sous la scène, entre les pylônes de soutien et les gaines de câbles électriques. Quand il faut entreposer le matériel superflu et les caisses vides, le rangement fait se dresser plus d’un cheveu de plus d’un régisseur.
Les salles nouvelles ont donc leur bon côté: le tapis des coulisses de notre Philharmonie, qui certes ralentit les déplacements de piano, rend chaque montage calme et soyeux, les caisses y roulant presque d’elles-mêmes; les interminables couloirs blancs offrent des espaces de stockage tout désignés; l’accès du quai de chargement à la scène est bien plus pratique que dans bien d’autres salles, une fois le camion garé.
Et puis la scène: vaste et large, elle accommode aisément un orchestre complet et toutes sortes de constellations: solistes au piano, doubles concerto violon / violoncelle, le double concerto pour timbales de Philip Glass, un quadruple concerto pour deux pianos et deux percussionnistes lors d’un concert rainy days, voire même une collaboration avec l’UGDA où deux orchestres complets se partageaient la scène. Alors quand un projet nous offre un orchestre, des choristes et une dizaine de solistes vocaux, on ne pense pas aux problèmes de place sur scène. Les casse-tête sont ailleurs:
Il y a le soir du concert. Comme il n’y a pas de décor dans un opéra concertant, il n’y a pas de mise en scène, et l’on ne donne pas toujours l’œuvre en entier. Il devient donc facile de se tromper dans l’ordre d’entrée et de sortie de chaque soliste. Cour ou jardin? Passage par le public? Air chanté depuis une tour? Mine de rien, l’espace d’un soir, on devient un peu régisseur de théâtre.
Il y a la question des loges. Avant l’entrée sur scène, chacun cherche à se chauffer, à s’habiller, à méditer. Au sortir de scène, chacun cherche à se féliciter, à rire, à plaisanter sur les couacs et les bons moments passés. Cent musiciens, un chœur, une dizaine de solistes, un chef d’orchestre! Il faut s’imaginer un hall de gare peuplé de trompettistes, de flûtes piccolo et de barytons…
Il y a les répétitions. Le chef de chœur répète avec le chœur. Le chef d’orchestre répète avec l’orchestre ou avec les solistes; les solistes répètent entre eux… Le tout avec piano souvent, dans des salles occupées par d’autres projets en préparation, et gérer cet aspect spécifique est une qualité sous-estimée. Puis, graduellement, chacun se trouve, les différentes pièces du puzzle s’imbriquent les unes dans les autres et les répétitions sur scène deviennent de plus en plus importante. Jusqu’à la générale où l’on voit, enfin, si tout fonctionne comme souhaité. Un grand moment de nervosité!
Il y a enfin d’autres aspects mineurs: les transferts des hôtels vers la salle, les réservations de chambres d’hôtels pour tout ce monde, les horaires des répétitions qui ne sont pas les mêmes pour toutes les formations présentes, les litres d’eau nécessaires sur toute la période du projet, l’ordre protocolaire d’entré en scène, le choix des tenues…
Un opéra, en somme, c’est un tourbillon qui paraît coordonné, où chacune et chacun joue un rôle bien précis. C’est mille choses qui pourraient dérégler la machine à chaque instant. C’est du rire et des larmes, derrière la scène tout autant que dessus – c’est loin d’être simple et nous vous invitons, le 11 juillet prochain, à venir voir le sommet de l’iceberg. Pour la partie immergée, en coulisse, nous ferons tout pour qu’elle reste invisible!
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Xavier